• Chapitre 17 :

     

                Cela faisait déjà trois heures que Lucie tentait de regarder dans les profondeurs de la forêt à travers la fenêtre à côté de laquelle elle était assise depuis le début du cours de l’ennuyeux professeur Crouflard. Sa voix grave et molle –comme elle l’était depuis toujours– n’atteignait toujours pas le fond de la salle, et faisait office de bruit de fond dans les oreilles de la jeune fille.
    Enfin c’est ce qu’elle aurait voulu.
    Depuis qu’elle était devenue… enfin redevenue vampire ses sens s’étaient décuplés.
    Un peu trop d’ailleurs.
    Actuellement sa vue n’était pas des meilleures (sans doute à cause de son refus de bus de sang) et plutôt des plus troubles, mais son ouïe captait bien trop de choses en même temps.
    Ainsi chaque mot que prononçait Crouflard était décortiqué au moindre décibel, les chuchotements des premiers rangs explosaient ses tympans et les ricanements du fond semblaient désintégrer toutes les cellules de ses oreilles. Le pire, c’étaient les ragots qui se faufilaient au fond de la classe. Tout le monde semblait jacasser, jacasser et encore jacasser comme des poules.
    Amélie et les triplettes asiatiques, chacune assise tout près des cuisses des grands sportifs de la classe piaillaient de jalousie.
    En effet, la jeune fille avait plus ou moins fait jaser les élèves en rentrant tout près du plus prisé, juste après Dylan, des membres des Free Fire aux magnifiques yeux bleus azurs. Ce qui avait eu le don d’agacer fortement Amélie, qui, elle savait que Ian et  Lucie se connaissait.
     Lucie plongeait ses yeux dans le lointain, fatiguée de tous ces piaillements et de tous ces mouvements de classe.
    Elle aurait pu hurler pendant des heures sans s’arrêter.
    Soudain il se mit à neiger et la sonnerie retentit. Lucie était sauvée.
    Elle prit ses jambes à son cou, et fila dans les couloirs vers son casier. Enfin, elle essaya. Elle se sentait faillir, et se sentait épuisée.
    Elle prit trois pommes dans son casier se mit à les manger toutes en même temps. Heureusement que son casier se trouvait au fin fond du couloir le moins fréquenté des élèves, sinon tout le monde l’aurait pris pour une folle.
    Mais Lucie n’était pas assez loin du monde apparemment, car tous les bruits et chaque son sifflaient à ses oreilles. Il fallait qu’elle respire, et vite.
    - Notre monstrueuse princesse serait-elle encore malade ? siffla la voix d’Amélie dans son dos.
    Lucie referma son casier en le claquant si fort que le mur sembla trembler en même temps, ce qui fit légèrement reculer les trois poupées asiatiques qui se tenaient toujours derrière la reine des serpents en chef.
    - Et toi ? riposta Lucie. Toujours aussi conne ?
    La brunette posa sa main contre le casier de la jeune fille en rapprochant son visage d’elle. Elle tentait visiblement de l’intimider (ce qui ne fonctionnait pas vraiment vu que Lucie se préocuppait plus de son organisme instable en cet instant).
    - Et ton pote gay ? Comment va-t-il ?
    Lucie serra les points.
    Il fallait absolument qu’elle garde son calme… mais elle entendait beaucoup trop de chose en même temps : les conversations de tous les élèves, les ricanements incessants des trois asiatiques, les frottements des chaussures sur le sol et même les craies qui glissaient sur les tableaux des salles à plus de cinquante mètres d’elle.
    - Tu saaiis, continua Amélie en faisant couler tous les mots qu’elle prononçait, je ne sais plus s’il m’avait surpris la dernière fois avec Maaarc…
    Lucie agrippa légèrement le court chemisier de la jeune fille et mit en évidence l’incroyable armada de bagues pointues de ses mains.
    - Tu dis un mot de plus et je t’écrase la mâchoire, fit Lucie d’une voix sèche, froide et incroyablement calme.
    Cette violence verbale surpris vaguement Lucie elle-même, sa colère commençait à gronder et tous les bruits du couloir avaient augmenté de volume.
    - Tu saaais, continua inlassablement Amélie avec un sourire malsain aux lèvres, lorsque lui… et moiii on était à califourchon et qu’on faisait des galipettes.
    Et c’est à ce moment-là que Lucie découvrit le visage de Denis décomposé. Il venait d’arriver et avait tout entendu. Les larmes lui montaient aux joues, si bien qu’il préféra partir plutôt que d’être encore plus humilié. Et c’est à ce moment-là qu’Amélie pâlie.
    Non pas parce que Denis avait pleuré, mais parce qu’elle vit en cet instant une incroyable fureur et rage parcourir les yeux violets scintillants de la jeune blonde qui se tenait devant elle.
    L’incroyable bague armure griffe de Lucie se pointa sous la gorge d’Amélie, prête à lui arracher la gorge et la brunette ferma les yeux de frayeur.
    « Le sang va gicler pauvre petite proie idiote, et lorsqu’il sera suffisamment répandu sur chaque millimètre du sol je t’exploserais le crâne. »
    A cette pensée, Lucie faiblit un instant. Qu’est-ce qu’elle faisait ? A quoi elle pensait ? Bizarrement elle s’en fichait presque, elle sentait simplement la colère jaillir de son corps et chaque particule de métal de son corps semblait appeler au massacre tandis que son corps criait sa soif.
    Et elle aimait ça.
    - Ça suffit !
    La voix avait résonné dans les oreilles de Lucie, si bien que pendant un millième de secondes tous les bruits que ses oreilles entendaient depuis des heures s’étouffèrent.
    Une main s’était posée sur son épaule, et la jeune fille n’eût pas besoin de réfléchir pour savoir de qui il s’agissait. Elle entendit les trois pimbêches asiatiques s’excuser brièvement et partir en courant abandonnant la pauvre Amélie. Celle-ci se détacha de Lucie et baissa quelque peu la tête. Elle bégaya quelques excuses et s’enfuit, mais Lucie n’y faisait quasiment pas attention.
    Elle entendait de nouveau tout.
    Les conversations, les frottements, les ricanements, les gémissements, les craies, les claquements de portes, le bruit des horloges,… Elle allait hurler, elle allait vraiment hurler ! Elle voulait tout faire exploser !!
    « Tu ne seras plus jamais la même… »
    Lucie plaça instinctivement ses mains sur ses oreilles en tirant sur son bonnet gris comme si elle voulait se cacher.
    - Tais-toi ! chuchota-t-elle à la voix.
    « Voilà ce qui arrive quand on est vampire » continua-t-elle « tu es un monstre… »
    - Tais-toi ! répéta Lucie en s’agenouillant.
    « Plus jamais la même… toujours un monstre »
    Elle sentit alors des bras la soulever. C’était Ian, sa voix douce et rassurante semblait chatouiller ses oreilles. Il voulait la rassurer, mais elle ne comprenait strictement rien à rien.
    Puis elle sentie le vent faire voler ses cheveux, Ian… courrait ? Le temps semblait arrêté, le peu que la jeune fille voyait semblait figé. Les gens continuaient de parler sans faire attention à eux ce qui était étrange…
    «  Un monstre… »
    La voix résonnait si fort dans sa tête qu’elle crut que son crâne allait exploser.
    Des larmes glissèrent sur ses joues.


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