• Chapitre 22

     

                Cela faisait déjà une vingtaine de minutes que Lucie, jeune et toute nouvelle créature de la nuit au sang noble et pur, se tenait debout sans broncher au centre d’une armada de vampires.
    Tous étaient assis confortablement dans des estrades luxueuses garnies de sièges en cuirs, contemplant d’un air hautain la vampire comme un simple parasite ou sujet de contemplation.
    Cela faisait également une bonne vingtaine de minutes que Lucie s’était retrouvée seule, ses amis et protecteurs n’étant que des vampires bétas se retrouvant obligés d’attendre devant la salle.
    Sir Auguste Fletcher mettait du temps à venir.
    Le juge, un vampire imposant par son physique gras et ses sourcils arqués et figés, énuméraient sans se lasser d’innombrables articles de lois donnant permission à la séance de tenir lieu.
    Ceux qui assistaient à cette étrange cérémonie, se mouvaient dans un étrange silence ou murmuraient dix mille choses (sur Lucie, sur le juge, sur eux-mêmes…).
    Au loin, le bal continuait mais la musique ne parvenait aux oreilles des gens présents dans la salle que lorsqu’un énième retardataire ouvrait la porte. Une énorme pendule était placée derrière le juge, et se balançait, sans jamais faillir, dans un rythme lourd et régulier.
    Pong… Pong... Pong…
    Les dernières choses bues ou mangées semblaient à des années lumières pour Lucie qui se focalisait d’un œil vif sur le visage mou du juge -juge qui, selon elle, avait au moins pour honneur de mettre fin au stéréotype du vampire perfectionné et magnifique auquel on pouvait être confronté dans les livres- afin de ne pas montrer une seule pointe de frayeur ou de fatigue sur son visage. Elle sentait le regard du Comte Alban, placé en hauteur à sa droite. Il ne l’avait pas lâché des yeux depuis qu’ils étaient entrés. La jeune vampire se souvenait du sourire en coin qu’il avait adressé aux garçons qui n’avaient pas pu l’accompagner à l’intérieur de la salle.
    Pong… Pong... Pong…
    Le juge, continuait inlassablement son charabia juridique vampire et parlait d’une voix pâteuse, parfois en levant les yeux vers Lucie, l’énumération des noms présents dans la salle.
    Pong… Pong... Pong…
    Auguste Fletcher n’était toujours pas là. La tension montait et parcourait tous les nerfs du corps de Lucie.
    Pong… Pong... Pong…
    Elle n’osait pas bouger, ne voulant montrer sous aucun prétexte aux yeux des hautaines créatures présentes un quelconque signe de faiblesse.
    Soudain, la porte s’ouvrit et des pas résonnèrent crescendo sur le sol en marbre noir. Contrairement à la salle de bal, celle-ci était de nouveau sombre à peine éclairée par d’étranges flammes vertes. Le sol sombre en damier paraissait sans défauts, sans rayures, parfaitement lisse et froid. Les pas se rapprochaient à l’oreille, et les visages se tournèrent. Même le juge s’arrêta un instant de parler.
    - Sir Auguste Fletcher, fit le juge de sa voix lente et pâteuse. Vous êtes venus plus tôt qu’il n’était prévu. Me trompe-je ?
    Le vieux mage rentra dans le champ de vision de Lucie. Il lui fit un clin d’œil, marchant d’un pas lent mais assuré dans sa robe sombre aux fils dorés et argentés pour enfin s’incliner légèrement devant le juge.
    - Je crois, votre Seigneurie, que ce petit jeu aura assez duré. Venons-en au fait vous pris-je.
    Le juge arqua un sourcil devant le ton agacé du vieux mage qui souriait pourtant devant lui, puis haussa les épaules. Il racla sa gorge trois fois, afin de s’éclaircir la voix et attirer l’attention de l’assemblée.
    - Nous sommes réunis aujourd’hui, commença le juge de sa voix de limace, afin de traiter du cas du sujet ici présent revendiquant son appartenance à la famille Ameth.
    Tous les vampires se mirent à regarder en chuchotant plus bruyamment la jeune fille, certains semblant agacés par une telle audace (que n’avait pas demandé Lucie en passant) d’autres semblant plus intéressés que jamais par ce qui allait suivre.
    - Lucie Peters, présenta le juge, née humaine et morte le 13 novembre 2016 suite à un accident, a été retrouvée le jour suivant à son domicile transformée en vampire sans aucun signe apparent de dégénérescence.
    Lucie grimaça. Dégénérescence… Voilà ce qui attendait les pauvres humains qui rencontraient un vampire alpha trop gourmand.
    - Suite à cela, continua le juge, le sujet ici présent -Lucie Peters- a pris connaissance avec Sir Auguste Fletcher qui en a conclu une possibilité d’appartenance au clan Ameth.
    - Pas une possibilité, corrigea Fletcher, une certitude.
    Plusieurs vampires se mirent à grogner et à se plaindre. Comment une simple humaine pouvait avoir le culot de prétendre à ce clan ?
    - Silence s’il-vous-plait ! clama le juge. Il est de mon devoir de rappeler à Sir Fletcher…
    Les yeux globuleux du juge se posèrent sur ledit Fletcher de manière lasse.
    -… que le clan Ameth a disparu au cours du 17 décembre 1919 et qu’à ce jour aucun Ameth n’a jamais refait surface. La demande de reconnaissance de lien entre Lucie Peters et la famille Ameth a donc été de ce pas rejetée par le Cercle Rouge.
    Certains vampires sourirent et gloussèrent devant leur joie. D’autres grognèrent de mécontentement. Ce fut au tour de Fletcher de se racler la gorge.
    - Vous avez finit ? demanda Fletcher d’un ton détaché.
    - Oui.
    - Bien.
    D’un geste théâtral, Fletcher fit tournoyé sa robe et se rapprocha de Lucie pour mettre en évidence les yeux de la jeune fille.
    - Monsieur le Juge, permettez-moi de vous demander de quelle couleur sont ses yeux ? Je rappellerai à l’assemblée qu’un juge est contraint au sortilège de vérité.
    Le juge cligna plusieurs fois des yeux, un peu surpris par la question, puis bougonna dans sa barbe avant de se décider à le dire à voix haute.
    - Améthystes, admit le Juge.
    Des chuchotements résonnèrent dans la salle. Lucie fronça les sourcils : en quoi cela avait-il de si exceptionnel.
    - Cette seule preuve prouve que la jeune enfant ici présente, n’est autre qu’un membre du clan Ameth. Vous savez tous comme moi qu’un vampire se caractérise par ses yeux, et que les yeux des vampires ne peuvent mentir. Je demanderais donc au Juge, pourquoi le Cercle Rouge a-t-il proposé un jugement prématuré sans n’avoir jamais croisé le regard de celle qu’ils jugent ?
    Gêné, le juge hésita à parler :
    - Eh bien… le Cercle Rouge a jugé vis-à-vis des archives qui…
    - Archives qui, quoi ? demanda Fletcher. Qui ne relatent que la disparition du clan Ameth, un soir où il n’y avait aucun témoin, aucune preuve, aucun fait ?
    Soudain Sir Auguste Fletcher sortit une fiole de sa robe noire. Fiole où était contenu du sang.
    - J’ai analysé le sang de cette enfant, fit-il, vous pouvez vérifier qu’il correspond avec celui présent dans cette fiole. Et ma découverte n’a fait que confirmé mes doutes par deux fois.
    - Et qu’avez-vous découvert ? fit soudain la voix du Comte Alban, d’une voix grave.
    Fletcher et lui croisèrent leur regard. Lucie aurait pu jurer déceler entre eux autant de mépris que de méfiance. Fletcher claqua des doigts et deux vampires s’approchèrent : l’un avait une soucoupe remplie d’un étrange liquide et l’autre avec un énorme diamant.
    Fletcher s’approcha de Lucie lui sourit et lui murmura : « Ca va faire un peu mal ». Il sortit une lame de sa robe et coupa légèrement la paume de la jeune fille. Il posa ensuite le diamant dans la main ensanglantée de Lucie.
    C’est alors que le diamant s’illumina d’un violet magnifique qui éclaira la quasi-totalité de l’assemblée.
    - Ainsi donc…, fit Alban, ainsi donc le clan Ameth est de retour.
    La foule semblait stupéfaite, prise de court.
    - Oui, confirma le Juge dans un murmure.
    - Tout à fait, aquiesça Fletcher. Et je vais vous expliquer pourquoi !
    Le vieux vampire jeta soudain le contenu de la fiole dans la soucoupe. L’assemblée resta dans un étrange silence, dans l’attente d’un nouveau miracle, et Lucie put entendre de nouveaux l’énorme pendule.
    Pong… Pong... Pong…
    Soudain le liquide de la soucoupe se changea et devint rouge. Du sang. Le sang se mit à bouillir, et de nombreux vampires s’exclamèrent, pétrifiés d’horreur.
    Que cela voulait-il signifier pour eux ? Lucie ne comprenait pas, mais était dégoûtée par le spectacle.
    - Un sortilège interdit, constata le juge. Le Garzol.
    Fletcher acquiesça.
    - La dernière Ameth, a donc, si vous l’avez bien compris fait don de sa vie pour rendre sa descendance humaine.
    - Les Peters, devina sans difficulté le Comte Alban.
    Le silence se fit. Tous les vampires attendaient d’un œil curieux le nouvel avis du juge. Certains semblaient fascinés, d’autres heureux de la nouvelle, d’autres mécontents. Lucie se sentie lasse d’être debout, lasse d’être parmi toutes ces créatures sombres et hautaines, lasse de ne pouvoir rien dire, lasse du sourire étrange qu’affichait le Comte.
    Pong… Pong... Pong…
    - Je déclare, après une démonstration plus que conséquente, ladite ancienne Lucie Peters héritière légitime du clan Ameth.
    Le juge avait parlé. Tous les vampires se levèrent dans un ensemble parfait qui fit légèrement sursauté la jeune nouvelle vampire.
    - Le Haut Clan de la Jadis Dynastie, renaît sous le nom de Lucie Ameth, héritière de tous les biens et les titres de ses ancêtres.
    Tous s’inclinèrent. Lucie avait le respect et la reconnaissance des autres vampires. 
    Ses yeux s'illuminèrent... améthystes ! 


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