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               L’entretien qu’elles eurent avec miss Markson, fut plutôt bref. Miss Markson ne connaissait que trop bien les bien souventes disputes des deux jeunes filles, mais savait également qu’Amélie était particulièrement agaçante envers Lucie. Aussi les questions les plus étranges furent posées : Pourquoi Amélie tenait dans la main une briquette de lait ? Comment le lait était arrivé dans les cheveux de Lucie qui tenait fermement un parapluie ? Ou encore pourquoi Amélie se retrouvait avec une poubelle sur la tête ?
    La réponse fut bien plus étrange : parce qu’Amélie avait mis au point un stratagème pour que Lucie ne fasse plus peur aux enfants avec sa coupe de yeti et parce que Lucie avait acquis un superbe système d’autodéfense avec option parapluie.
    La vieille conseillère d’orientation psychologue les réprimanda sévèrement mais ne leur fit rien de plus, elle leur conseilla d’aller se changer avant d’aller en cours, et que si elle avait encore affaire à elles dans la journée les deux jeunes filles auraient sans doute une semaine de corvée gratuite.
               Vu qu’elle n’avait plus cours l’après-midi, Lucie décida de prendre un bus et de partir en ville au restaurant «Chez Bo’» où elle travaillait de temps en temps pour rendre service à son ami Boris.
    En chemin, elle croisa Denis qui allait rentrer chez lui. Il se tordit de rire lorsqu’elle lui raconta son histoire de poubelles et de briquettes de lait, la serra fort dans ses bras tellement il était fier de ce qu’elle avait fait puis parti en fredonnant un air de victoire.
               Le trajet en bus dura une trentaine de minutes et heureusement il n’était pas très rempli. Itown était une ville importante de la région mais pas si grande que cela, et assez proche de Londres que l’on pouvait rejoindre en métro, mélangeant un air médiéval à une touche de modernité.
    Elle prit un peu de temps à arriver au restaurant car elle y alla à pied en faisant quelques détours pour acheter quelques nouveaux vêtements, une carte mémoire pour son appareil photo ainsi qu’un vieil instantané dans une vieille boutique d’antiquité qui lui couta trois fois moins cher.
    Lucie entra enfin « Chez Bo’ », avec quelques difficultés car une longue file d’attente de clients trainaient sur trottoir si bien qu’elle dut faire le tour pour rentrer par une petite ruelle sombre et étroite que personne n’empruntait jamais, et aperçu Boris le chef cuisto et patron du restaurant.
    - Ah, Lucie ! l’appela-t-il, tu tombes bien il y beaucoup trop de monde, les serveurs ne s’en sortent plus va les aider un peu !
    Celle-ci acquiesça, changea rapidement de tenue et se pressa d’aller accueillir les nouveaux clients qui affluaient déjà en masse devant l’entrée.
    En passant elle aida Boris à prendre une cuillère en bois et il la gratifia d’un sourire. Elle devait toujours s’empêcher de rire devant son ami, qui était un nain chauve toujours plein d’énergie et qui cuisinait avec entrain sur une pile de tabourets. La jeune fille avait toujours peur qu’il perde l’équilibre, ce qui était déjà arrivé, et ne soit obligé d’aller à l’hôpital.
    Elle mit son tablier accompagné de sa petite étiquette où était marqué son prénom, se passa une serviette rafraichissante sur le visage et se regarda une dernière fois dans le miroir. Les tenues du restaurant avaient toujours été très jolies et mettaient toujours en valeur les silhouettes des serveurs.
    Elle rentra enfin par la porte qui reliait les cuisines à la salle.
    Boris n’avait pas mentit, il y avait trop de clients.
    Trop de clients car ce n’était pas à son habitude d’avoir beaucoup de clients.
    Le restaurant possédait une bonne soixantaine de places et généralement la moitié était remplie en temps normal, et le tiers en période de vacances.
    Sauf que là il n’y avait plus de places.
    Et des centaines de clients arrivaient toutes les cinq minutes. Ce n’était pas possible, qu’est-ce qu’il s’était passé pour que ce restaurant peu connu attraie autant de monde ? A moins que tous les restaurants de la ville ne soient fermés, ce qui était peu probable vu la taille de la ville et le nombre incalculable de restaurants.
    - Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Lucie à un serveur qu’elle ne connaissait pas.
    - Le groupe de rock « Free Fire » a décidé de manger ici, et tout le monde essaye d’avoir une place pour manger dans le même restaurant.
    Elle le regarda comme s’il avait parlé chinois. Elle n’avait jamais entendu parler de ce groupe et pourtant tout le monde semblait le connaître.
    - Tu n’as quand même pas pu louper les immenses panneaux publicitaires ?
    Apparemment elle avait réussi l’exploit du siècle. Et vu les yeux de son collègue, elle était vraiment la reine des quiches.
    - Tu as sans doute entendu parler d’eux, dit-il en haussant la voix à cause du chahut créé par la foule, il parait qu’ils vont s’installer dans une immense maison d’une ville pas très loin mais vraiment petite ce qui surprend beaucoup vu leur popularité.
    Lucie soupira, son collègue avait l’air de connaître son sujet et paraissait même déçu qu’ils ne s’installent pas à ITown. Elle regarda son poignet qu’il faisait bouger dans tous les sens.
    Oui, c’était effectivement un fan : un bracelet en tissu où on pouvait voir « Free Fire Forever ». Elle soupira de nouveau, elle se sentait vraiment à la ramasse, comment avait-elle pu rater un groupe qui paraissait très connu.
    Avant de repartir servir en courant à travers toutes les tables, le serveur lui indiqua aussi que Marina s’occupait de leur table.
    Marina, jolie petite serveuse aux cheveux roux et extrêmement timide avait l’air malheureusement de passer le pire jour de sa vie. Les quatre rock-stars essayant sans doute de jouer un peu avec ses nerfs. Au moment où Lucie l’inspectait du regard, celle-ci tourna la tête avec un regard disant probablement un « je vais mourir » pour signifier à Lucie de venir illico lui sauver la vie.
    Elle n’avait pas le choix devant le regard de son amie.
    Lucie donna quelques ordres aux serveurs afin d’éloigner un peu les nouveaux arrivants, servir plus rapidement et organiser le tout afin d’avoir un meilleur fonctionnement plus efficace.
               Dès qu’elle arriva à la table, Marina lui fit un bref récapitulatif de leur commande et la gratifia d’un sourire nerveux. Lucie aurait parié qu’elle avait très envie de pleurer.
    Elle se tourna donc vers les clients responsables du remue-ménage et les regarda avec attention : l’un paraissait grand et musclé et avait de longs cheveux blonds tressés il semblait être le leader du groupe, deux autres étaient jumeaux avec des cheveux bruns courts et aux yeux dorés et le quatrième avait des cheveux blonds un peu ébouriffé, plutôt courts, qui faisaient ressortir ses yeux d’un bleu azur. Tous étaient vêtus de vêtements très sombres à fois classes et rock’n’roll, ils semblaient avoir à peu près le même âge qu’elle.
    Lucy soupira intérieurement et commença à prendre la commande.
    - Bonjour je m’appelle Lucie et c’est moi qui vous servira à partir de maintenant, dit-elle avec son plus grand sourire.
    - Ouah, les yeux de malades ! s’exclama les jumeaux simultanément en écarquillant leurs yeux.
    Elle ne s’attendait pas vraiment à une telle réponse mais n’en montra rien gardant son magnifique sourire au visage.
    - Des yeux violets…, continua l’un.
    - … ce sont des lentilles ? continua l’autre.
    Lucy avait effectivement ses yeux d’une étrange couleur violette mais ce n’étaient surement pas des lentilles. Elle était née avec ses étranges yeux qui étaient en partie la cause de son premier placement sur le site débile des élèves du lycée et l’appellation « monstre » par Amélie. Elle répondit par un simple non.
    - Que puis-je vous servir ? demanda-t-elle, impassible.
    - Toi, répondirent encore une fois les jumeaux.
    Elle se flanqua une gifle intérieurement pour ne pas hausser les sourcils d’un air agacé, « ne pas décevoir le client » était une priorité, surtout quand celui-ci avait les moyens de nous payer deux ans de salaires en quelques secondes.
    - Amusant, répliqua-t-elle, je parle de nourriture !
    - C’est bien ce dont ils parlaient, répliqua le membre musclé du groupe avec un étrange sourire carnassier. Tu t’appelles Lucie c’est ça ? Quel joli prénom, et que de beaux yeux…
    Lucie se sentie rosir mais ne fit rien, prit son carnet en main et parla de façon un peu plus autoritaire, ce qui les surpris un peu :
    - Je suis désolée de vous presser, mais nous avons beaucoup de clients et ils s’impatientent, dit-elle en gardant son sourire.
    Elle pointa du stylo l’un des jumeaux et commença à prendre la commande. Elle avait un peu réussit à les calmer, suffisamment pour qu’il prenne gentiment un poulet sauce forestière. Elle continua à prendre les commandes de tout le monde. Lucy continuait à échanger quelques blagues avec eux, répondant poliment et les pressant lorsqu’il le fallait, de quoi avoir un minimum de respect.
    - Tu as l’air d’avoir beaucoup d’autorité dans ce restaurant, dit alors le jeune homme blond qui n’avait pas ouvert la bouche depuis le début de l’échange, j’ai remarqué qu’ils attendent souvent tes conseils.
    - Oui en effet, et donc ?
    Lui aussi eu un sourire terriblement carnassier et on pouvait sentir un air de défi dans ses yeux.
    - Tu dois être la serveuse la plus jeune de cet établissement, un travail à mi-temps je présume, tes collègues seraient-ils bons à rien ?
    C’était une gifle glacée, extrêmement bien calculée. Il l’avait dit suffisamment fort pour que les tables les plus proches arrêtent de parler et les regarde. Elle sentit que quelques serveurs bouillonnaient à côté d’elle. Elle n’allait sûrement pas tomber dans son piège, il voulait la tester.
    Elle émit un petit rire.
    - Je ne travaille pas vraiment à mi-temps, et je travaille ici depuis plus longtemps que la plupart de mes collègues, dit-elle avec son magnifique sourire. Certaines personnes sont rock-stars à mon âge et s’abusent bêtement de fans qui sont trois fois plus âgés, je ne vois pas pourquoi servir dans un restaurant est-il mal vu en comparaison.
    Une excellente répartie.
    Elle réussit alors à prendre commande, et tout se passa au mieux. Etrangement, les rocks-stars ne posèrent plus problèmes et le restaurant ferma sans aucunes casses à la fin de la journée.
               Lorsque Lucie sortie de « Chez Bo’ » il était près de seize heures. Boris avait décidé de ne pas ouvrir le restaurant ce soir, car il n’y avait quasiment plus rien à manger et tous les serveurs étaient exténués.
    Elle décida de marcher un peu dans le centre-ville avant de reprendre le bus pour rentrer chez elle. Elle constata effectivement qu’il fallait être aveugle pour louper les panneaux publicitaires.
    D’énormes affiches du groupe postées tous les quinze mètres.
    Elles représentaient chaque membre du groupe et affichaient leurs noms, et au-dessous on pouvait voir marqué en pailleté « Free Fire » : les jumeaux s’appelaient Byron et Aron, le musclé Dylan et le blond Ian. Ces deux derniers paraissaient beaucoup plus dangereux que les deux autres, ce qui faisait qu’ils semblaient beaucoup plus populaires.
    Soudain elle sentit comme un malaise.
    Une énorme foule de filles se mirent à courir vers elle comme des furies et criaient à ne plus rien comprendre. Lucy sentit soudain comme une montée d’adrénaline : il fallait qu’elle court, qu’elle s’échappe, qu’elle vole même !
    Elle ne voulait pas finir écrasée. Lucy ne pouvait plus bougée, et les fans se trouvaient de plus en plus près.
    Quinze, dix, …cinq mètres, le choc était inévitable. Elle ferma les yeux.
    Elle fut propulsée dans les airs.

     


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