• Faut-il libérer le désir ou se libérer des désirs ?

     

                 Afin d’exprimer une envie ou une satisfaction souhaitée, l’homme inventa le mot désir par lequel on regrettait, à l’origine, l’absence de quelque chose, de quelqu’un ou encore d’une étoile (dont il emprunte une partie étymologique) pour les marins.
    Si l’on ne s’en prêtait qu’à l’étymologie du désir, celui-ci ne signifierait qu’une déception alors que la réalité est bien plus complexe car nous verrons que d’une part, le désir est considéré comme dans la nature de l’homme et le construit et que d’autre part, le désir apparait comme un obstacle à l’obtention du bonheur.
    Apparait alors un choix à faire pour l’homme : doit-il libérer ses désirs (décider de ne plus exercer aucune contrainte d’expression sur eux) ou doit-il au contraire s’en libérer (se délivrer du poids de leur emprise) ? Nous verrons alors qu’il également que l’homme pourra rechercher bien plus : se les apprivoiser.

     

                Tout d’abord, le désir est considéré par certains comme étant propre à la nature de l’homme et permettant également de le construire car il caractérise chaque individu et les aide à s’épanouir, à s’ouvrir sur ce qui l’entoure.
                D’une part, le désir permet à l’homme de s’ouvrir et de s’épanouir dans l’espace et dans le temps. En effet, l’innovation et la création qui se dégagent du désir permettent un état non stationnaire de l’esprit humain, et c’est ainsi que l’Homme continue d’évoluer au cours de l’Histoire. Le désir amenant la curiosité (des cultures, des tendances culinaires, des organisations politiques…) permet à l’homme de ne plus s’intéresser qu’à soi-même. C’est par le désir qu’autrui prend de l’importance et c’est par autrui que le désir prend du sens.
    Théodore Zeldin écrira d’ailleurs que « De tout temps, le désir le plus important a été le désir de rencontres. Rencontres avec l’autre, avec Dieu, entre les sexes ».
    De plus, le désir n’est-il pas une manière pour l’homme de faire naître de l’espoir ? Le fait de désirer un monde meilleur, une sorte d’utopie, a souvent amené l’homme à se créer de nouvelles valeurs, de nouveaux idéaux et à espérer l’atteinte de cet objectif comme le fait remarquer Alphonse de Lamartine « Un seul désir suffit pour peupler tout un monde ».
    C’est donc par le désir et l’espoir que l’homme évolue et continuera d’évoluer et de prospérer dans le temps.
    Le désir est dans la nature de l’homme car il lui permet de vivre et de s’épanouir : Baruch Spinoza écrira dans son œuvre L’Ethique que « Le désir, même celui de parler, est désir de vivre »  tandis que Miguel de Cervantès écrira « Je vis de mon désir de vivre ».
    Le désir ne permet-il qu’à l’Homme, de manière générale, d’évoluer ? de se rendre, d’une certaine manière, durable dans le temps ? Il semblerait que le désir soit en réalité  qu’une question majoritairement d’individu propre.
                D’autre part, parce que l’influence culturelle et les goûts diffèrent, les hommes se caractérisent par ce qu’ils désirent. Comme certains animaux par exemple, tel que l’orang-outan, l’être humain donne à la nourriture un aspect de plaisir (plaisir du goût) pour ce qu’il mange et non plus seulement un aspect vital où boire et manger sont primordiaux à sa survie.
    De plus, chaque individu à la possibilité de discerner, par ses désirs propres, le bien du mal.
    Mais cette faculté de jugement par le désir, cette morale empirique, doit être nuancée car il faut considérer la stabilité du désir qui se distinct du simple plaisir. Baruch Spinoza écrit d’ailleurs « Nous ne désirons aucune chose parce que nous la trouvons bonne mais, au contraire, nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous la désirons ».
    Le désir nous amène-t-il alors à un jugement faussé par l’objectivité ? Si je désire la mort d’une personne, ou bien simplement si je désire la souffrance de cette personne, je jugerais alors que cette idée est bonne. Cependant, l’intervention d’autrui et son influence me permettra de contrôler ce désir voire de le refouler.
    Mais est-il forcément bon que mon désir soit contrôlé par autrui ou bien même influé ? Comment puis-je atteindre le bonheur si je suis constamment contrôlé par autrui ?

     

                            Ensuite, le désir est considéré par certains comme un frein vers l’accès du bonheur. Selon Epicure, les désirs se distinguaient en deux principales catégories : ceux considérés comme naturels et nécessaires – il s’agissait de ce qui touchait principalement à l’amitié, la philosophie, la tranquillité du corps, et la survie – et ceux considérés comme vains et insatiables – il s’agissait de ce qui touchait principalement à la question de richesse, de gloire ou encore d’immortalité.
    Mais les véritables désirs humains n’ont-ils pourtant pas toujours été ceux considérés comme vains ?
                D’une part, on remarque que l’homme ne se satisfait jamais réellement de ce qu’il a car ce qu’il désire change et évolue. Jacques Lacan remarquera que « Le désir de l’homme trouve son sens dans le désir de l’autre ». Autrui n’est-il pourtant que source de bonheur vis-à-vis de ce désir ?
    Lorsqu’un individu, par exemple, se rend au restaurant avec un ami, et qu’il commande un plat (qu’il désire donc) il arrive à être déçu et à désirer celui du voisin une fois les plats servis.
    Alors le désir nous mène à la jalousie et la présence d’autrui créée une déception.
    L’homme doit-il s’exclure de la société pour obtenir un réel désir le conduisant au bonheur ?
    De plus, la présence d’autrui peut amener à la création d’une compétition entre les individus pouvant les rendre presque méprisables et pouvant en certaines occasions leur priver d’épanouissement personnel comme le montre John Stuart Mill :  «Les hommes ne désirent pas être riches, mais être plus riches que les autres ».
    L’homme finira souvent, lorsque la force de son désir est trop grande ou devient toujours plus grande, par se priver de bonheur : « Il y a deux manières d’être malheureux : ou désirer ce que l’on a pas, ou posséder ce que l’on désir » écrira Pierre Louÿs.
                D’autre part, on remarque que certains désirs de l’homme l’amènent à se faire du mal, à s’infliger une douleur (qu’elle soit psychologique ou physique) : désirer plus de gâteau que ce que l’on a et en manger jusqu’à s’en rendre malade, ou pousser son corps à des efforts physiques trop importants jusqu’à se blesser gravement lorsque l’on désire dépasser l’autre dans le domaine du sport de haute compétition.
    De plus, on remarque que les désirs supposés vains pour Epicure sont pourtant ceux les plus communément admis par les individus. Le cas le plus explicite est le désir d’immortalité qui répond à la peur de l’homme de mourir. D’ailleurs personne ne souhaite réellement mourir alors même que tout le monde souhaite atteindre l’âge de la vieillesse. Certains désirs peuvent créer chez l’homme des paradoxes que l’on ne peut défaire, et certaines dépendances.
    Selon Fénelon dans Les aventures de Télémaque écrira que « Les hommes veulent tout avoir, et ils se rendent malheureux par le désir superflu ». L’homme ne peut-il donc jamais être heureux par le fait de désirer ? Rousseau dira d’ailleurs : « Tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c’est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance. »
    Ne vaut-il donc pas mieux renoncer aux désirs qui nous amènent de la souffrance ?

     

                Ainsi, l’homme se retrouve dans une complexe situation face au désir : il lui procure de la souffrance alors même qu’il peut rechercher le bonheur et pourtant sans lui l’homme ne semble pas pouvoir évoluer.
                Faut-il libérer le désir ou faut-il s’en libérer ? Tout apparait comme une question de choix : chaque individu décidera de s’en défaire ou non, chaque individu saura ce qui est le mieux dans sa quête d’épanouissement et de bonheur. La véritable question que l’on pourrait se poser est : peut-on réellement refouler nos désirs, s’en séparer complètement alors qu’ils sont l’un des piliers de la relation de chaque individu à autrui ?
                De nombreux philosophes se sont penchés sur la question du désir face à la quête du bonheur et souvent leur choix personnel n’avait que deux possibilités : l’acceptation ou le rejet du désir, l’un ou l’autre mais jamais les deux.
                Ne sommes-nous pas alors en train d’oublier que le désir est une chose et que le mérite du bonheur en est une autre ? 
    Nous pouvons penser que l’homme a le devoir de s’apprivoiser le désir avec le temps, de le comprendre (c’est-à-dire faire la différence entre ce qui relève d’un pur désir et non d’un simple plaisir) et de le réguler car comme Spinoza et de nombreux autres hommes de lettres pensent le désir fait partie de la nature même de l’homme. Il ne pourra donc jamais l’éliminer à moins de se détruire lui-même.


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